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mardi 8 avril 2008

Conte pour parents - 2

Bonjour,

j'espère que vous avez apprécié la lecture du premier conte. N'hésitez pas à laisser un commentaire. Voici le second conte du carnet.

Bonne lecture !

Heïdi


2.
Une école tout à fait ordinaire

Voilà, c'est une histoire qui se passe dans une école. Une école tout à fait ordinaire. Avec des salles de classes, une cour de récréation, un préau et tout le tralala. Alors, pour celles et ceux qui ne savent pas ce qu'est une école tout a fait ordinaire, pour n'y être jamais allée, je dois vous expliquer deux ou trois choses:

D'abord pour y aller, il faut absolument se lever très tôt le matin.
C'est pour ça que le matin on fait sonner un réveil.
Un réveil ça fait un bruit insupportable, ça hurle: « ON PEUT PAS RESTER AU LIT CE MATIN, CAR ON EST OBLIGÉE DE SE LEVER POUR ALLER à L'ÉCOLE ! »
Alors pour toutes celles et tout ceux qui aiment bien dormir le matin,
ou simplement rester au lit à se raconter les rêves de la nuit...
Et bien le hurlement du réveil est une vraie torture !

Bon, s'il y avait école qu'un seul jour par an, à la rigueur ça irait... On se dirait: « Bon d'accord c'est le jour de l'école... » et on ferait un effort... Mais c'est tous les jours, le jour de l'école ! C'est tous les jours, qu'il faut faire un effort !
C'est tous les jours, que le réveil hurle à l'oreille !
Tous les jours qu'il faut se lever même si on a pas envie !
Tous les jours... sauf le dimanche.
Le dimanche on a le droit de rester au lit autant qu'on veut et c'est pour ça que le dimanche, c'est le jour qu'on préfère. En vrai, ça devrait être tous les jours dimanche... Mais non, en fait le dimanche c'est que un jour sur sept, tous les autres jours c'est réveil, c'est debout, c'est école!

Et c'est pas tout ! Parce qu'à la rigueur, d'être obligée de se réveiller très tôt le matin pour aller dans un immense parc à jeux pour faire tout ce qu'on a envie, ce serait peut-être possible, faut voir...
Mais l'école n'est pas tout à fait un immense parc à jeux où on peut faire tout ce qu'on a envie... Non, pas tout à fait...

Alors c'est vrai qu'il y a les récréations. Et que théoriquement pendant les récréations on peut s'amuser. Enfin presque...
Parce que pendant les récréation, par exemple, on peut pas courir toute nue dans la forêt. Non, ça on peut pas. Parce qu'on est même pas dans la forêt !On est dans une cour fermée, le plus souvent recouverte de béton et on a pas le droit de sortir, ni de courir toute nue.
­et ça je comprends vraiment pas pourquoi!­
Enfin toujours est-il qu'il y a des surveillants ou des surveillantes qui vérifient qu'on s'échappe pas et qu'on court pas toute nue.
Parfois il y a un arbre et un bac à sable et ça veut dire qu'on a de la chance parce que des fois y a rien du tout à part quatre poteaux pour dire que si on veut, on peut jouer au foot.

Mais bon, c'est vrai qu'au moins on est en plein air... Sauf quand il pleut où là on peut même pas jouer à sauter dans les flaques parce qu'on doit rester sous le préau parce que sous le préau là il pleut pas.
Enfin malgré tout ça, c'est quand même la récréation le meilleur moment de l'école.
On serait peut-être d'accord pour y aller tous les jours si c'était tout le temps la récréation, même si on peut pas y faire tout ce qu'on a envie. Mais non, l'école c'est pas tout le temps la récréation. La récréation c'est seulement de temps à autres entre deux sonneries de cloches qui ressemblent à la sonnerie du réveil.
Parce que là c'est pareil, si on a envie de continuer à jouer ou juste de finir une partie de chat perché et bien c'est plus possible: y a la cloche qui hurle:
« ON PEUT PAS JOUER TOUTE LA VIE ! ON EST OBLIGÉE
D'ARRETER POUR RETOURNER EN CLASSE MAINTENANT ! »

Et alors en classe c'est incroyable!
On peut pas imaginer ce que c'est si on y est jamais allée...
C'est dingue tout ce qu'on a pas le droit de faire dans une classe:
On a pas le droit de sortir, de courir ni toute nue,
ni même habillée
On a pas le droit de sauter partout, de chanter, de danser
On a pas le droit de jouer même dans le calme
On a pas le droit de crier, ni même de parler à son voisin ou à sa voisine,
ni de faire aucun bruit d'aucune sorte
On a pas le droit de dormir, on a même pas le droit de rêver ou d'être ailleurs
et même pour aller faire pipi ou caca il faut demander la permission.
En fait on a juste le droit de rester assis derrière une table et de copier dans
un cahier ce que le maître ou la maîtresse écrit sur un grand tableau noir.

On est obligée de répondre quand on nous pose une question
On est obligée de comprendre ce qu'on nous dit ou alors il faut l'apprendre
par coeur sinon on a une mauvaise note et ça c'est le début de très gros problèmes.
On est obligée d'avoir de bonnes notes et sans tricher, parce que si on triche, par exemple en copiant sur sa voisine ou son voisin, alors là les problèmes sont encore plus gros.
Et tous ces problèmes peuvent devenir encore mille fois plus gros si on décide de courir toute nue dans la forêt au lieu d'aller dans cet enfer où on a droit à rien et où on nous oblige au pire.

On pourrait penser qu'après un tel calvaire ,qui dure une journée entière, on est en droit de se reposer. Mais non, il y a les devoirs, les devoirs d'école à faire chez soi. Les devoirs tous les soirs pour ne pas oublier que le cauchemar recommence le lendemain. Comme ça on est toujours obligée de faire autre chose que ce qu'on a envie de faire. Comme ça on oublie ce qu'on a vraiment envie de faire et on en vient à accepter tous les jours le hurlement du réveil, d'être enfermée toute la journée, de retourner
en classe après la récréation et de faire ses devoirs à la maison et on en vient à trouver ça normal !

Heureusement de temps à autre y a pas d’école !
C'est jour férié ou bien c'est les vacances.Les vacances c'est la vraie vie !
Alors pour pas qu'on puisse en profiter il y a les colonies de vacances et
les devoirs de vacances avec des cahiers de vacances pour que même les
vacances ressemblent à l'école.
Je sais que ça parait incroyable mais tout ça existe en vrai.

Et si vous me demandez pourquoi on empêche les enfants de profiter de la vie et pourquoi c'est précisément à l'âge où on veut découvrir le monde qu'on nous enferme et que tout le reste de notre vie on devra travailler pour peut-être profiter de nos derniers jours alors qu'on sera trop vieilleux pour se rappeler ce que ça veut dire "profiter de la vie.”... et bien, si vous me posez une question pareille... J'avoue que je ne saurais pas quoi répondre.

auteur(e): anonyme
source: http://tomate.poivron.org/

lundi 26 février 2007

Un monde sans prison ?
par Albert Jacquard, collection Point


Les processus d’éducation utilisent volontiers l’émulation comme principal ressort de l’effort nécessaire à l’apprentissage. Pour contrebalancer une éventuelle prédisposition à une paresse «naturelle», ils jouent dangereusement sur le désir de faire aussi bien que les camarades, au risque de dériver sur celui de les éclipser pour être le «meilleur». L’émulation se transforme alors en compétition. Il ne s’agit plus de plaisir d’avancer ensemble mais d’être reconnu à tout prix. S’il faut «un premier», il faut «un dernier». Le système éducatif devient alors un champ clos où il faut l’emporter sur les autres et, pour cela, essentiellement, aller plus vite que les autres dans l’absorption du programme. Le résultat est la fabrication en série d’intelligences d’autant plus appréciées qu’elles sont conformes à un modèle préétabli, ce qui ne va guère dans le sens de la nécessaire et naturelle diversité des esprits.

L’inconvénient le plus grave d’un tel mécanisme est de persuader chaque enfant qu’il faut devenir un «gagnant», c’est-à-dire quelqu’un capable de transformer els autres en perdants. Le maître mot est «compétition». Tout est bon pour améliorer la compétitivité. Un des signes les plus clairs de cette perversion de l’objectif est, en France, l’obsession de la réussite au baccalauréat. Il semble que la seule finalité des études soit de réussir, et le plus vite possible, cet examen. La remarque récente de professeurs au cours d’un conseil de classe est révélatrice.

Apprenant que certains de leurs élèves étaient allés assister dans une ville voisine è une conférence sur la génétique, ils ont pronostiqué leur prochain échec au bac; échec selon eux mérité car ils «s’intéressent à trop de choses». À la suite de ce conseil, devenu un véritable tribunal, certains parents ont interdit à leurs enfants de poursuivre leur participation à un club de réflexion sur la biologie ou à une troupe théâtrale. Une seule consigne : «Passe ton bas d’abord; après, on verra.» Mais après, il faudra entrer en fac ou préparer une «grande école», puis trouver un travail, puis songer à sa carrière, puis «réussir», puis se préparer à l’inévitable échec final qu’est la mort. Peut-on imaginer un système plus violent?

S’élever contre cette violence ne signifie pas laisser libre cours à la paresse, ou promouvoir une école du laxisme. Il s’agit de faire appel, pour motiver les efforts nécessités par la construction d’une intelligence, à d’autres motifs que le désir de l’emporter sur l’autres. Les enfants se posent instantanément la question essentielle : «Que faire de ma vie?» Le rôle de l’éducateur est de leur en faire comprendre la brièveté; il ne faut pas perdre de temps. Mais lutter contre l’écoulement trop rapide des années qui nous sont données n’est pas lutter contre ceux qui nous entourent. Transformer sa vie en une course qu’il faudrait gagner revient à la vider de tout contenu; elle ne génère plus que l’éphémère satisfaction d’aller toujours plus vite, jusqu’à la chute finale.

Revenons à notre définition de l’homme : non un être doté d’une double nature, mais un être bénéficiant d’une double source, l’une biologique, l’autre culturelle faite de ses semblables. Dans la ligne de cette définition l’objectif du système éducatif est de faire de chacun un membre à part entière de la collectivité. Il est véritablement la deuxième source, dont chaque être humain a besoin pour devenir une personne. Tout ce qui ne va pas dans le sens de cet objectif constitue une violence à l’égard de l’enfant et à l’égard de la société.

Ce système est organisé aujourd’hui en France de telle façon que la moitié de chaque classe d’âge est considérée comme étant en échec scolaire». Or cet échec ne devrait pas être vu comme celui de l’enfant; il est celui du système. Un système qui fait croire à ces jeunes qu’ «ils n’étaient pas faits pour les études», qu’ils sont inutilisables, irrécupérables. La leçon qu’ils tirent de cet échec est le mépris d’eux-mêmes, un mépris si difficile à supporter qu’ils le transforment en un mépris diffus pour la société. De ce mépris à un désir de vengeance, le passage est facile. Au bout du chemin, l’école leur aura appris la violence.


(extrait : Les enfants d’abord, no, 29, Automne 1997)